Réflexion sur la construction de l’intimité moderne


Dans l’œuvre de Michelle Perrot, Histoire de chambres constitue un aboutissement. La richesse du livre résulte tout d’abord de l’ensemble des savoirs accumulés par l’auteur au fil de ses recherches successives.

Mais, à l’évidence, l’ouvrage n’est pas que récapitulation. Michelle Perrot présente non pas une histoire de la chambre – elle s’en défend –, mais un long parcours, qui réserve les attraits d’une promenade.

Il permet au lecteur de prendre conscience des divers éléments de l’objet, tels qu’ils se dessinent durant ce « long siècle caméral » qui s’étend de la Renaissance aux années 1960.

Le propos est étayé par de brèves incursions dans l’Antiquité ; il est prolongé par l’analyse de la situation actuelle, puis par l’énoncé de quelques données prospectives.

Cette longue méditation sur l’évolution de la chambre est scandée par une série d’arrêts sur image qui procurent de saisissants effets de réel.

Les travaux initiaux de Michelle Perrot concernant la genèse de l’enquête sociale, ainsi que son grand livre consacré aux ouvriers en grève, nourrissent les descriptions de la chambre des travailleurs du XIXe siècle.

Exposé ordonné par les schèmes alors obsédants de la promiscuité, de l’entassement, par la nécessité nouvellement ressentie et proclamée de séparer les corps. Ici, l’étude se fonde sur des écrits où se mêlent en permanence l’hygiène et la morale.

Michelle Perrot s’est, dès les années 1970, consacrée à l’histoire des femmes, au point de s’imposer, aujourd’hui, comme l’une des éminentes spécialistes de cette discipline.

Or il se trouve que la chambre constitue une forme de clôture longtemps identifiée à la féminité. Les femmes, plus que d’autres, écrit Michelle Perrot.

« Ont la mémoire silencieuse des chambres ; de ces chambres qui ont rythmé leurs vies, leurs passages du temps ».

Ce primat du féminin caractérise particulièrement ce long XIXe siècle durant lequel la femme règne sur l’intérieur familial, tandis que l’homme se trouve engagé dans la mêlée sociale.

Dans cette même perspective, Michelle Perrot s’est longuement consacrée à l’histoire de la sphère privée, au centre de laquelle se tient la chambre conjugale.

Son livre bénéficie des recherches effectuées à l’occasion de sa préparation du quatrième tome de la série dirigée par Philippe Ariès et Georges Duby.

Enfin, Michelle Perrot s’est imposée, très vite, comme l’historienne de la prison. Son dialogue savant avec Michel Foucault, un séminaire tenu en compagnie de Robert Badinter.

La direction de grandes thèses, dont celle de Jacques-Guy Petit, l’étude du Panoptique de Bentham, l’analyse du long débat sur les bienfaits et les méfaits de la prison cellulaire la rendaient particulièrement apte à traiter de toutes les formes de réclusion.

L’éventail de ces curiosités, le recoupement de ces recherches antérieures conduisaient logiquement à cette histoire de la chambre qui en constitue le point nodal.

Mais le livre n’est pas que le fruit d’une longue et brillante carrière d’historienne. Ainsi, le lecteur se trouve vite frappé par une fascination nouvelle, timidement avouée par Michelle Perrot dans l’introduction de son livre.

Je veux parler de l’attrait du « grand siècle », celui de la chambre du roi, des lits à baldaquin, des charmes de la « ruelle » ; grand siècle de l’intériorité, de la tentation pascalienne de demeurer en sa chambre ou de se retirer dans son poêle, à la manière de Descartes.

Siècle des mystiques qui se clôt par la querelle du quiétisme et par les affres de cette Madame Guyon qui, aujourd’hui, fascine les historien(ne)s des femmes.

Siècle au cours duquel s’élabore une topologie de l’âme, dans le désir même de rencontre, voire de fusion avec le divin ; ce qui suggère une analogie entre le centre de l’âme et la chambre où l’on tente de vivre ces extases.

Michelle Perrot, admiratrice de George Sand et analyste des journaux intimes des jeunes filles et des femmes du XIXe siècle, se délecte tout autant, on le sent, de la lecture de l’abbé Brémond.

C’est pourquoi elle n’occulte pas – contrairement à bien d’autres – la dimension sacrale de la chambre, que rappelle, jusqu’au cœur du XXe siècle, la présence du prie-Dieu.

C’est aussi ce qui fait la richesse des très beaux chapitres du livre consacrés à la place de la chambre dans les artes moriendi. La description de celle du malade, de celle de l’agonisant, de celle où se déploient les rites mortuaires sont de grandes réussites.

Le livre, qui présente ainsi toute une gamme de gisants, est aussi méditation sur la disparition. Chateaubriand est, pour sa part, plusieurs fois revenu sur les portes des chambres qui se ferment, pour évoquer la dissolution des groupes familiaux.

Se situant dans la perspective de Marc Bloch et de Lucien Febvre, Michelle Perrot continue de penser que l’exploration du passé doit s’enraciner dans l’observation du présent ; d’où la curiosité qu’elle manifeste à l’égard des expériences contemporaines de la chambre.

Elle se tient à l’écoute des sociologues, des ethnologues, des ethnopsychiatres qui se sont penchés sur celle d’aujourd’hui. Michelle Perrot s’est toujours présentée comme une historienne soucieuse des problèmes de son siècle.

En témoignent son engagement initial dans le mouvement social comme son militantisme en faveur de la cause des femmes. Il n’est donc pas étonnant de lire qu’elle se préoccupe des nouvelles formes que revêt l’entassement des êtres et les méfaits de la promiscuité.

Elle ne cache pas sa sympathie à l’égard des mal logés, de toutes les victimes de l’habitat précaire et des sans domicile fixe d’aujourd’hui. Jamais elle n’oublie, à ce propos, que simple « couchage » n’est pas chambre.

Leave a Reply

Please log in using one of these methods to post your comment:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s